Avez-vous déjà vu une publicité de physiothérapie vantant les mérites du dry needling ? Si oui, vous êtes-vous  peut-être demandé quelle était la différence entre cette technique et l’acupuncture ? Après tout, dans les deux  cas, on insère des aiguilles pour soulager la douleur…  

Alors qu’une telle confusion s’avère bien réelle, ce geste thérapeutique, qui consiste à insérer une aiguille, peut  à la fois être « validé scientifiquement » si posé par un physiothérapeute et qualifié de « pseudo-science » si  accompli par un acupuncteur. Ce décalage révèle une profonde force à l’oeuvre : dans le monde médical, les  frontières entre savoirs « légitimes » et savoirs considérés comme « non conventionnels » ne reposent pas  uniquement sur des preuves; elles sont façonnées par des dynamiques culturelles, politiques et économiques.  

Depuis 2007, au Québec, les physiothérapeutes peuvent pratiquer la puncture avec aiguilles sèches sans avoir  complété une formation en acupuncture traditionnelle, laquelle est encadrée dès 1985. Ce transfert partiel de  compétence — perçu par certains comme une perte d’acte réservé — place parfois les acupuncteurs en position  défavorable par rapport à une profession plus répandue et mieux intégrée au réseau public. Dotés d’un avantage  institutionnel et culturel, le domaine de la physiothérapie impose un récit dominant dans lequel le même geste  devient valide ou non valide en fonction de celui qui le reproduit. On tente même, a posteriori, de légitimer cette  distinction en invoquant des effets physiologiques prétendument différents, mais peu fondés, entre les deux  pratiques.  

Par conséquent, et particulièrement dans des contextes multidisciplinaires, il arrive que des acupuncteurs  observent une baisse de fréquentation, surtout lorsqu’ils travaillent aux côtés de physiothérapeutes pratiquant le  dry needling. Cette réalité alimente des tensions interprofessionnelles, d’autant plus que l’acupuncture reste  souvent exclue du système public, en partie du fait de son cadre théorique jugé non conforme aux standards  scientifiques dominants.  

La rivalité entre dry needling et acupuncture ne se limite donc pas à une question de terminologie. Elle sous tend des rapports de pouvoir par lesquels l’autorité biomédicale s’approprie, reformule et requalifie des  pratiques traditionnelles selon ses propres critères et en fonction de ses intérêts.  

REDÉCOUVRIR L’AIGUILLE: OU QUAND LA BIOMÉDECINE RÉINVENTE L’EAU TIÈDE  

Pour comprendre cette confusion qui persiste entre acupuncture et dry needling (version anglaise de « puncture  à l’aiguille sèche », par opposition au wet needling qui, lui, implique l’injection de substances telles des  anesthésiants ou des médicaments), il faut mentionner quelques pans de l’histoire de cette pratique.  

Dans les années 1940-1950, aux États-Unis, des médecins étudient les douleurs musculaires chroniques et  comparent l’effet d’injections d’anesthésiques à celui d’injections de solution saline (qui fait office de placebo).  Surprise : les deux groupes de patients rapportent une amélioration. Les chercheurs vont donc plus loin et se  contentent d’insérer une simple aiguille, sans injection saline. Surprise, surprise : les résultats sont de nouveau  significatifs. D’une certaine manière, la recherche occidentale redécouvre alors l’effet thérapeutique de l’aiguille — en dehors du cadre théorique de la médecine chinoise —, et établit une convergence inattendue  entre deux approches du soin que tout semblait jusqu’ici tenir à distance.  

DEUX MILLE ANS DE COHÉRENCE : L’AIGUILLE DANS LA MÉDECINE CHINOISE  

De son côté, la médecine traditionnelle chinoise (MTC) utilise l’aiguille sèche à des fins thérapeutiques depuis  plus de deux millénaires. Cette médecine ancestrale, née entre les IVe et IIe siècles av. J.-C., repose sur un cadre  théorique propre à la culture et à la vision du monde de l’époque qui l’a vue naître. Elle constitue un système de  pensée cohérent et autonome, fondé sur une méthodologie clinique propre et sur une manière spécifique de  concevoir le corps, la santé et la maladie. Grâce à une relative stabilité politique, la Chine a vu ce savoir évoluer  sans rupture majeure, depuis son émergence jusqu’aux réformes modernisatrices des années 1960.  

L’ACUPUNCTURE EN TERRES OCCIDENTALES : LE CHOC DES PARADIGMES  

L’introduction de l’acupuncture en Occident s’est faite par vagues et son histoire, riche et complexe, dépasse le  cadre de ce texte. On peut néanmoins affirmer que, dès ses premières apparitions en Occident, elle a été  largement mal comprise, marginalisée et instrumentalisée. Au XVIIe siècle, les premiers contacts avec  l’acupuncture — principalement établis par des missionnaires jésuites — en ont fait une curiosité exotique,  considérée à travers le prisme de clichés orientalistes.  

DES POINTS ASHI AUX TRIGGER POINTS : MÊME GESTE, DIFFÉRENT RÉCIT  

Pour revenir à la puncture des points douloureux — les trigger points selon la terminologie contemporaine —, celle-ci est souvent présentée comme une approche thérapeutique « nouvelle », alors qu’elle est pratiquée depuis fort longtemps en Chine. Décrite dans les textes classiques de la médecine chinoise, cette technique correspond aux points Ashi (阿是穴), littéralement « les points où ça fait mal ». On en trouve déjà la trace dans le Huangdi Neijing (黄帝内经), texte fondateur compilant des savoirs entre le IIe siècle av. J.-C. et le IIe siècle, où il est question de piquer des zones douloureuses localisées, parfois en dehors du système classique des méridiens.

On peut ainsi reconnaître l’existence de recouvrements techniques partiels entre ces pratiques : dans les deux cas, il s’agit de puncturer des zones sensibles ou douloureuses. Toutefois, cette similitude gestuelle ne doit pas masquer des différences fondamentales. Les cadres de pensée, les logiques diagnostiques et les finalités thérapeutiques dans lesquels s’inscrivent ces pratiques diffèrent. Là où les points Ashi prennent sens dans un système médical global, les trigger points relèvent d’un modèle biomédical centré sur des mécanismes locaux,.

Il est dès lors pour le moins ironique — et révélateur — que la puncture des zones douloureuses soit aujourd’hui présentée comme une découverte récente, sous l’étiquette de dry needling. Ce glissement sémantique et historique, en plus de rebaptiser une pratique ancienne, laisse entendre que le prestige d’une « innovation » repose davantage sur son cadre d’énonciation et de légitimation que sur sa nouveauté ou son efficacité intrinsèque.

L’AMBIGUÏTÉ DES POINTS D’ACUPUNCTURE : UN OBSTACLE À LA RECONNAISSANCE  

L’un des problèmes centraux et trop souvent négligés de ce débat est l’absence de définition claire et  consensuelle, selon le paradigme occidental, des points d’acupuncture. Ceux-ci, issus de conceptions culturelles  millénaires, de traductions multiples et d’interprétations contextuelles, échappent jusqu’ici aux critères de  validation scientifiques standard. Comme le soulignent H. Langevin et Wayne, une reconnaissance pleine et entière de l’acupuncture au sein de la médecine moderne ne peut se faire sans clarifier ce que sont, au juste, ces  points. Une meilleure compréhension — et idéalement, une (ou des) définition(s) rigoureuse(s) — pourrait à la  fois améliorer la qualité des recherches cliniques et renforcer la confiance des professionnels de la santé comme  des patients en cette pratique.  

ACUPUNCTURE RÉINTERPRÉTÉE : QUAND LA SCIENCE VALIDE CE QU’ELLE A D’ABORD  MARGINALISÉ  

Depuis les années 1980, les recherches sur l’acupuncture se multiplient : plus de 16 700 études, publiées entre  1980 et 2022, révèlent enfin certains de ses mécanismes d’action, comme la modulation de la douleur ou la  régulation inflammatoire. Parallèlement, au fil des avancées de la recherche, la biomédecine s’approprie  progressivement cette pratique, en la rebaptisant, en l’extrayant de son cadre théorique et en l’intégrant à des  disciplines comme la physiothérapie, la chiropraxie ou la médecine obstétricale. Dépouillée de ses racines  culturelles et philosophiques, l’acupuncture devient « recevable » dans un format standardisé, compatible avec  les exigences réductionnistes et matérialiste de la biomédecine.  

Ce paradoxe est frappant: les gestes, les outils, les effets demeurent, mais la légitimité n’apparaît qu’une fois  effacées les origines perçues comme non scientifiques. Le cas du dry needling illustre un processus toujours  actif d’appropriation culturelle et épistémique : derrière une apparente neutralité scientifique se cache une  validation unilatérale, où seule la conformité aux normes occidentales fait autorité.  

POUR LA RECONNAISSANCE ÉQUITABLE D’UN SAVOIR PLURIEL  

En conclusion, il ne s’agit pas ici de rejeter la science biomédicale ou la recherche fondée sur les preuves. Bien  au contraire. Il s’agit plutôt de comprendre les mécanismes de l’acupuncture, de les tester, de les affiner, de les  rendre accessibles à un plus grand nombre. Mais c’est là une entreprise précieuse qui ne devrait pas se faire au  prix de l’effacement des traditions dont ces savoirs sont issus. Il n’est d’ailleurs pas rare d’entendre des  physiothérapeutes affirmer à leurs patients qu’« eux, piquent dans les muscles », sous-entendant que les  acupuncteurs, eux, piquent dans… on ne sait trop quoi. Même corps, même aiguille, mais une grille de lecture  biomédicale incapable — ou peu désireuse — de saisir la logique propre à une autre épistémologie. Car si les  acupuncteur·e·s, formé·e·s dans un monde structuré par la pensée occidentale, comprennent généralement les  fondements biomédicaux du dry needling, l’inverse est rarement vrai. Cette incompréhension à sens unique  alimente une confusion dommageable, en premier lieu pour les patients, et participe à l’effacement d’une  tradition millénaire.  

Or, effacer ces traditions et ignorer leurs épistémologies, c’est aussi se priver de découvertes possibles et priver  les systèmes publics de soins efficaces, à faible coût. Le prix Nobel de médecine 2015, attribué à Tu Youyou  pour la mise au point de l’artémisinine — un traitement majeur contre le paludisme —, illustre bien ce point :  c’est en s’appuyant sur un savoir issu de la médecine traditionnelle chinoise que cette avancée a vu le jour.  Jamais la seule pensée analytique et réductionniste n’aurait conduit à ce résultat. 

Nous avons aujourd’hui l’opportunité — et la responsabilité — de sortir d’un modèle de pensée univoque, qui fait de l’Occident l’unique arbitre du vrai et de l’efficace. Il est temps de reconnaître la valeur intrinsèque des médecines traditionnelles. Ce n’est qu’à ce prix qu’un véritable dialogue des savoirs — fertile, équitable, transformateur — pourra émerger, et ce, au profit de tous et de toutes.

Rédigé par Sara Raby, Ac – La Lignée – Clinique d’acupuncture

Références

  • Travell, J. & Simons, D. (1983). Myofascial Pain and Dysfunction: The Trigger Point Manual
  • Simons, Travell & Simons (1999), Myofascial Pain and Dysfunction: The Trigger Point Manual
  • Dorsher, P. (2009). Myofascial Pain Syndrome and Acupuncture: Similarities between Trigger Points and Acupuncture Points. Journal of Alternative and Complementary Medicine.
  • Unschuld, Paul., Medicine in China: A History of Ideas.
  • Langevin, H. & Wayne, P. (2018). What Is the Point? The Problem With Acupuncture Research, Journal of Alternative and Complementary Medicine.