LES POINTS D’ACUPUNCTURE ENTRE HISTOIRE ET RECHERCHE CONTEMPORAINE (PARTIE I)

Au cours des deux dernières décennies, des recherches rigoureuses sont menées quant à l’efficacité et, surtout, à l’efficience de l’acupuncture dans le traitement des affections douloureuses, en comparaison des soins habituels. Ces recherches établissent une nette similarité des effets de l’acupuncture avec ceux des anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS), ce qui accentue considérablement sa présence dans les recommandations des rapports cliniques sur la douleur.

Pourtant, depuis les années 1970, période qui voit se répandre et se populariser l’acupuncture en Occident, toute recherche dans ce domaine est l’objet d’attaques persistantes de la part de certains journalistes et chercheurs académiques. Ceux-ci lui reprochent une crédibilité scientifique lacunaire, voire nulle, ainsi que des fondements douteux. Un des thèmes récurrents de ces critiques est le problème de validation scientifique des points d’acupuncture.

En effet, malgré les avancées notables en recherche fondamentale et clinique, la question de l’« existence » des points d’acupuncture — dans le sens d’entités anatomiques clairement définissables — demeure largement éludée par la communauté scientifique. Comme le rappellent Langevin et Wayne, dans leur fameux article « What is the Point? », l’absence de terminologie partagée entrave non seulement la production de données comparables, mais freine l’intégration de l’acupuncture dans les systèmes de santé conventionnels. Ces chercheurs, tous deux affiliés à l’Osher Center for Integrative Medicine of Harvard Medical School, soulignent par ailleurs que cet appel à explorer la question fondamentale de la définition scientifique des points d’acupuncture ne remet pas en cause les bénéfices déjà bien documentés de l’acupuncture : un corpus de recherches solides soutient aujourd’hui son usage élargi, avec des retombées médicales et économiques significativement positives pour les patients, les communautés et les systèmes de santé.

Cette difficulté, rencontrée aujourd’hui par la science occidentale, à établir une définition claire des points d’acupuncture, n’a rien d’étonnant considérant que la première tentative officielle de standardisation eut lieu dans la Chine des années 1960, soit plus de deux mille ans après la rédaction des textes fondateurs, sous l’impulsion de considérations essentiellement politiques.

LA LOCALISATION DES POINTS : DE L’EMPIRISME À LA CODIFICATION IMPÉRIALE

Dans les textes anciens de la médecine chinoise, tel le Huangdi Neijing (黄帝内经) ou Classique interne de l’Empereur Jaune (vers le IIᵉ siècle av. J.-C.), les points d’acupuncture sont décrits de manière qualitative et contextuelle, en lien avec les méridiens et avec certains repères corporels. On n’y trouve toutefois ni cartographie précise ni outil de repérage standardisé. À la naissance de la médecine chinoise, donc, les points ne relèvent pas d’un système théorique figé : ils émergent plutôt de pratiques cliniques empiriques, transmises oralement de maître à disciple. Ce savoir, profondément enraciné dans l’expérience et dans la répétition thérapeutique, circule oralement au sein de lignées médicales, sans codification centralisée.

À partir du IIIᵉ siècle, des manuels plus techniques font leur apparition, comme le Zhenjiu Jiayi Jing (针灸甲⼄经), référence fondamentale en techniques d’aiguille et de moxibustion. Les points commencent alors à être classés, des atlas sont réalisés, mais les systèmes de repérage demeurent hétérogènes — parfois anatomiques, parfois métaphoriques, parfois même poétiques. Ainsi donc, les tentatives de standardisation demeurent le plus souvent limitées à certaines écoles ou régions spécifiques.

Dès l’apparition de la dynastie Song (entre les Xe et XIIIe siècles), on observe un écart de plus en plus grand entre l’usage empirique des points dans la pratique clinique et leur formalisation croissante dans la littérature, ce que souligne par ailleurs Paul U. Unschuld, directeur du Horst-Goertz-Institute pour la théorie, l’histoire et l’éthique des sciences de la vie chinoises (Berlin). Cette « textualisation » du savoir, encouragée par les élites lettrées et les institutions impériales, tend à figer des connaissances – qui longtemps ont progressé au sein de collectivités à tradition orale –, au risque de les dénaturer en les coupant de leur ancrage expérientiel.

LE VIRAGE MODERNE

Il faut attendre le XXᵉ siècle pour qu’à l’échelle nationale s’amorce un véritable processus de normalisation en matière de localisation des points d’acupuncture. Dans les années 1950-1960, sous la République populaire de Chine, le Parti communiste de Mao Zedong engage une profonde réforme de la médecine traditionnelle. C’est dans un contexte avant tout politique que s’élabore la première cartographie officielle des points, et ce, dans l’objectif formel de les rendre compatibles avec les standards biomédicaux occidentaux. Comme le rappelle Unschuld, cette transformation épistémique répond aux exigences idéologiques et modernisatrices de l’époque, bien plus qu’à une volonté de fidélité aux traditions anciennes.

L’intégration des points dans une logique anatomique, mesurable et reproductible, marque dès lors une rupture nette avec les fondements symboliques et cosmologiques de la médecine classique. Ainsi apparaît ce qu’on appelle aujourd’hui la médecine traditionnelle chinoise (MTC), une tradition spontanée se rapprochant plus d’un outil de cohésion idéologique que d’un prolongement organique des savoirs médicaux anciens. Ce processus de normalisation est entériné en 1977 lorsque l’Organisation mondiale de la santé (OMS) adopte une première nomenclature internationale des points d’acupuncture, fondée sur les réformes chinoises d’après-guerre.

Pourtant, malgré cette reconnaissance officielle, d’importantes divergences subsistent : la localisation des points varie selon les écoles, les pays et même les traductions, ce qui complique la recherche, la formation et la pratique clinique. Pour remédier à ces écarts, l’OMS développe en 2008 le WHO Standard Acupuncture Point Locations in the Western Pacific Region, un jalon majeur dans l’effort de normalisation internationale pour établir des repères anatomiques précis et uniformisés pour tout professionnel de la santé.

LE DÉFI CONTEMPORAIN : LA DÉFINITION

À la lumière de cette évolution dans la localisation des points d’acupuncture, il n’est guère surprenant que l’élaboration d’une définition précise, selon des critères occidentaux, pose aujourd’hui un défi considérable à la recherche. Qui plus est, cette difficulté se voit aggravée par un enjeu majeur de définition : le mot même « acupuncture » recouvre des acceptions différentes, lesquelles sont souvent confondues – bien que tout à fait distinguables.

Deux conceptions du mot « acupuncture » se font en vérité concurrence. Dans un premier sens, il désigne ce que fait le soignant avec une aiguille d’acupuncture. Concrètement, il fait référence à l’insertion d’une aiguille dans des sites définis par les manuels traditionnels, ou encore dans des zones sensibles à la palpation ou identifiées selon des critères anatomiques modernes — sans que ces derniers fassent nécessairement référence aux points dits « traditionnels ».

Dans un second sens, plus spécifique, le mot « acupuncture » renvoie à ce que l’on fait sur un point d’acupuncture. Autrement dit, il sous-tend que le geste puisse impliquer une aiguille, mais aussi l’injection de substances, la stimulation électrique transcutanée ou encore l’utilisation d’un laser, du moment que l’intervention cible un point d’acupuncture.

UNE AMBIGUÏTÉ QUI NUIT À LA RECHERCHE

Ces deux conceptions de l’acupuncture — l’une centrée sur l’aiguille, l’autre sur le point — coexistent dans la recherche et dans les législations occidentales sans avoir fait l’objet d’un vrai débat critique. Or, parce qu’elle complexifie la formulation de protocoles expérimentaux rigoureux et parce qu’elle tend à gêner la fluidité des communications interdisciplinaires, cette ambivalence conceptuelle obscurcit nécessairement la clarté des recherches.

La première approche repose sur l’outil : elle considère comme « acupuncture » tout usage de l’aiguille, indépendamment du lieu où elle est insérée. La seconde repose au contraire sur la cible : elle désigne l’intervention sur le point d’acupuncture, quel que soit l’outil utilisé (aiguille, laser, stimulation électrique, injection), comme unique critère constitutif.

Cette distinction, rarement explicitée, soulève une problématique centrale : que désigne-t-on exactement par le terme « acupuncture » ? Et, surtout, si l’on retient la seconde acception — celle qui, basée sur la « cible », est la plus couramment donnée en recherche clinique —, il devient impératif de définir ce que l’on entend par « point d’acupuncture », faute de quoi cet objet, parce qu’indéterminé, risque de freiner la reconnaissance scientifique de la discipline à laquelle il appartient.

UNE DÉFINITION CONTEMPORAINE VARIABLE DES POINTS D’ACUPUNCTURE

Cette exigence de clarté se heurte à une autre difficulté : la définition des points d’acupuncture — dont la description, le mode de repérage et la localisation varient, comme nous l’avons vu, au cours de l’histoire. Mais aujourd’hui encore, leur compréhension diffère selon les contextes : recherche, pratique clinique, formation académique, cadre réglementaire, etc.

Parle-t-on de zones fonctionnelles aux propriétés physiologiques particulières? De sites anatomiques précis, caractérisés par des marqueurs histologiques ou biochimiques? De points sensibles à la palpation ou détectables par le toucher du praticien? Sont-ils fixes ou dynamiques? Identiques pour tous les corps ou modulés par le contexte, la maladie et l’approche clinique? Ce sont ces questions que nous explorerons dans la seconde partie de cet article.

Rédigé par Sara Raby, Ac – La Lignée – Clinique d’acupuncture

Références